dimanche 25 juillet 2010

Virage à gauche

Pas besoin d’être un grand prophète pour s’apercevoir que le désastre du Golfe du Mexique entraînera une remise en question de notre mode de vie. Jusqu’où ira toutefois cette remise en question, toute la question est là.

L’automobile a longtemps été un symbole de progrès. Le pétrole aussi. Et progrès signifiait alors vitesse et croissance. Comme l’écrivait en 1992 Claire Morissette dans son apologie du vélo, Deux roues, un avenir :

Alors que l’auto nous a entraînés dans une civilisation de la vitesse et de la croissance illimitée qui finit par nous dépasser, le vélo est la vitesse lente qui respecte ce qu’elle traverse, ne détrône pas son concepteur et obéit à son conducteur... Machine mécano-métabolique, outil convivial et écologique, la bicyclette s’oppose au véhicule qui rivalise avec l’humanité et épuise ses ressources.

(...) L’automobile a déjà été un symbole de progrès. Mais les sociétés qui s’en sont entichées déchantent maintenant. Le serviteur est devenu un maître tyrannique et ses inconvénients ont surpassé ses avantages. Le réveil est difficile après le rêve excitant de vitesse et de liberté qui avait été promis.


Aujourd'hui, tout laisse croire que nous sommes de nombreux cyclistes à traverser les États-Unis ou le Canada. Un employé d’hôtel et la cliente d’un restaurant à Raton (Nouveau-Mexique) m’ont dit en voir régulièrement. Des gens me voient arriver avec mes bagages et trouvent tout naturel de me demander si « je traverse le pays » (cross country), plutôt que « vous allez d’où à où »? Enfin, le 16 juillet, j’ai même rattrapé et jasé avec deux de ces fous : un couple qui roulait en tandem. Ils sont partis de San Diego eux aussi et se rendent, par de plus petites étapes et par un itinéraire différent, jusqu’en Virginie (on peut lire leur récit de voyage ici). Si les cyclistes « trans-Amérique » étaient une rareté, quelle aurait été la probabilité qu’eux et moi nous trouvions sur la même route de campagne de l’Est du Kansas, le même après-midi de juillet 2010?
Ben et Alice Pace, mes compagnons de quelques kilomètres. Rassurez-vous, ils ont eu la chance d'avoir un ami qui a monté leurs bagages en voiture dans les montagnes. (Old Highway 50, entre Lebo et Williamsburg, 16 juillet. Et il y a une photo de moi ici!)

Inévitablement, plus ces fous du vélo sont nombreux, et plus ils ont valeur d’exemple.

Mais non, je ne m’attend quand même pas à ce que tous les cyclistes traversent le continent. Je m’attend juste à ce que, ici et là, petit à petit, des gens se disent : eh, si ce cinglé a pu traverser les États-Unis, je peux sûrement traverser le Kansas. Ou aller visiter ma mère à Montezuma.

Mais il faudra plus que ces exemples positifs et qu'un désastre écologique, parce que notre mode de vie a la vie dure. Le Kansas, État producteur de boeufs à effet de serre, n’est pas à la veille de manquer de clients. Et pour ajouter à son dossier noirci, j’ai pu constater qu’il était aussi un important producteur de pétrole : il y a un nombre étonnant de puits en opération, et je ne peux parler que de ceux que j'ai vu depuis la route 160, dans le Sud-Ouest, et 56, dans le Nord-Est.



Des puits en plein milieu des champs. Dix rangs de blé d'Inde, un puits, dix rangs de blé d'Inde.

Et qui est l’exploitant? BP.
BP : je n’avais plus vu de stations-services BP au Québec depuis mon enfance, mais voilà qu’elles sont partout au Kansas, au Missouri, en Illinois et en Indiana. Donc, pas demain la veille qu’un groupe organisé osera monter un boycott..

Et pourtant. Et pourtant. Même au Kansas, il y a des signes de changements, sous la forme de ces tours blanches. Au bord de la route 56, près de la minuscule ville de Montezuma, j’ai eu la surprise de voir progresssivement s’élever à l'horizon, des deux côtés de la route, un immense parc de 170 éoliennes.


Le long de la route 56, quelques km à l’est de Montezuma, sud-ouest du Kansas, 13 juillet 2010.

Vérification faite, Gray County Wind Farm fut le premier parc éolien à grande échelle construit au Kansas, en 2001. Et en 2005, ses 112 MW furent surpassés par un autre parc, sur la rivière Elk, et en 2008 par un autre encore (voir liste)

Celui de Montezuma est donc moins puissant, d'accord, mais 170 éoliennes, c'est quelque chose (à titre de comparaison, Cap-Chat en compte 133, fournissant 100 MW). Ils ont même aménagé une halte routière.

Si même le Kansas a commencé à virer dans le sens du vent, tous les espoirs sont permis.

vendredi 23 juillet 2010

La conquête de l'Est

Je connais beaucoup mieux mon continent depuis que je le pédale.

C'est un cours de géographie, commencé par la théorie —Google Maps— et complété chaque jour par des travaux pratiques.

Prenez le Kansas. Vaste plaine, des champs à perte de vue, seulement interrompus par la ligne d'horizon? C'est à peu près ce que j'imaginais, et sur la carte, cette interminable ligne droite que semblait être la route n'avait rien pour me rassurer. D'autant moins que j'allais y passer 6 jours, en comptant la journée tout aussi rectiligne pour sortir du Colorado. (voir la carte au bas de ce billet)

Premier cliché: Eh bien le Kansas n'est pas plat. Il est ondulé.

Lorsque j'ai arrêté mon précédent récit, je terminais la descente de ce côté des Rocheuses et je me rendais compte que, même si j'étais encore à 1500 m de haut, le reste de la descente serait si progressif que je ne remarquerais rien.

Mais l'important ne fut pas là. L'important furent ces ondulations. Donc, il y a des collines. Donc, la ligne d'horizon est moins loin. Donc, la voiture qui me dépasse disparaît plus tôt, ce qui veut dire: tiens, ça descend, là-bas. Allons voir ça.

Ensuite, il n'y a pas de champs à perte de vue. Commençons dans le Sud-Est du Colorado, qui est déjà presque le Kansas: sur près de 300 km, c'est le "grassland". C'est-à-dire? Eh bien vous connaissez peut-être ce type de paysage sous le nom de pampa (en Amérique du Sud), ou de steppe (en Asie). Wikipédia le définit comme une immense étendue d'herbes dont les arbres sont le plus souvent complètement absents. Eh bien oui, c'est exactement ça.


Progressivement, un peu d'agriculture apparaît, comme à Kim, minuscule village de quelques centaines d'habitants, et le seul à 75 km à la ronde.

Et à un moment donné, sans même s'en être rendu compte, les champs: à gauche, en friche et jaunis par le soleil; à droite, cultivés. Ou vice-versa. Pendant 500 km qui ne sont pas plats ni uniformes... et pourtant, même ce livre de téléphone semble vouloir perpétuer le cliché!
Bottin téléphonique de la région de Ulysses, Kansas (12 juillet 2010).
Au Québec, les clochers d'église signalent qu'on approche d'un village. Ici, ce sont, évidemment, les élévateurs à grains.

Enfin, arrivé à l'est du Kansas, sur les 100 derniers km avant la banlieue de Kansas City, ce n'est déjà plus tout à fait le Kansas, mais le Missouri: un pays de collines —des vraies cette fois: on se croirait au Vermont— où la culture du foin est à l'honneur.

Un des rares parcours du Kansas sur une route secondaire (County Road) qui soit pavée. Entre Emporia et Lebo (16 juillet 2010).

Cliché no 2: où est John Wayne?

Le Kansas, pays des cow-boys? Du bétail, certes: ça explique tout ce foin qu'ils doivent cultiver. Mais les clichés ambulants, avec chapeau et bottes de John Wayne, ils sont rares, ils ont les cheveux gris et semblent appartenir au même passé que les hippies grisonnants de la Californie.

Même Dodge City, mythique capitale (qui fut aussi le théâtre de la télésérie Gunsmoke pendant 25 ans). Ça devrait être le royaume du kitsch western, non? Eh bien non: il y a bien le musée qui reconstitue les façades d'une ville du far-west, quelques boutiques, un musée de cire (photo du haut) et une diligence... dans le McDo! Mais en fait, ils n'en ont pas besoin, comme en témoigne ce fleuriste au coin des deux rues principales (photo du bas), qui ne se donne même pas la peine d'avoir l'air western: la principale industrie, et de loin, même autour de Dodge City, ce n'est pas le tourisme, ça reste le bétail.


Dodge City, 13 juillet 2010.

Cliché-qui-n'en-est-pas-un: loin
À tous points de vue, toute cette région, incluant le Missouri, c'est leur région éloignée à eux. Elle est aussi loin de la côte Est que de la côte Ouest. Ce panneau, guère visible (désolé, pas de zoom!) dit qu'on est à 1921 milles de New York... et de San Francisco! Moi-même, j'ai passé la barre des 2500 km, soit la moitié de ce voyage, avant d'arriver à Ottawa, quelque part dans les collines de l'Est.

En contrepartie de cet éloignement, toute la région se rabat sur la seule histoire qu'elle a: la conquête de l'Ouest. C'est fou, le nombre de panneaux qu'on trouve au bord de la route nous informant qu'on est sur la piste de ceci et de cela. En Arizona et au Nouveau-Mexique, il n'y en avait que pour la route 66, mais au Kansas et au Missouri, la Santa Fe Trail était omniprésente, et il y en avait quelques autres, dont une "Mormon Trail". Dans le centre historique de Dodge City, on prend même la peine de nous offrir un panneau nous informant que les premiers Européens arrivant ici jugeaient importants d'être sur le 100e parallèle, mais je ne suis pas parvenu à comprendre en quoi ça leur faisait un pli...
Heureusement, les poseurs de panneaux ont aussi trouvé moyen d'en rire. Sur la photo: traverse de chariots. Route 160, entre Trinidad et Springfield, Colorado.

Pays du foin de l'or noir
Auquel s'ajoute une autre ressource naturelle: le pétrole. Ça n'arrangera pas la culture des VUS et des 4X4. J'y reviens dans un autre billet.

Parce que, bon, ça, c'est vrai, ce n'est pas un cliché, je n'ai jamais vu autant de 4X4 en même temps.

Mais le cycliste que j'étais a toujours été traité avec respect —les voitures qui traversent de l'autre côté de la ligne pour dépasser, les gens qui saluent, les plus curieux qui demandent d'où j'arrive et où je vais.

Même dans des villes relativement petites (disons, assez grandes pour avoir une Main Street avec plus d'un restaurant), il n'est pas rare de trouver un "Mr Java", ou quelque enseigne du genre, où on fait un excellent Moka glacé. C'est bien la preuve que le Kansas a joint la civilisation, non?

L'itinéraire dont il est question dans ce billet. De (A) Trinidad à (B) Springfield, Colorado (11 juillet, 195 km) puis (C) Ulysses, Kansas (12 juillet) et (D) Dodge City (13 juillet), puis (E) Lyons (14) et (F) Marion (15), et enfin (G) Ottawa, Kansas (16 juillet), dernière grande ville avant la grande banlieue de Kansas City, à l'autre bout de laquelle se trouve (H) Liberty, Missouri (17 juillet). En tout, pour cette partie: environ 1050 km.

mercredi 21 juillet 2010

Google Maps: la mort du papier?

Je n’ai jamais autant utilisé Google Maps qu’au cours des deux mois précédant ce voyage. Et je continue de l’utiliser un soir sur deux pour des vérifications de dernière minute. La mort des cartes en papier est proche.

Je suis le premier surpris de m’entendre dire ça, parce que j’ai toujours été de ceux qui trouvaient que les prophètes de la mort du journal ou du livre charriaient. D'accord, peut-être avec le iPad avons-nous finalement atteint un stade technologique où le journal électronique pourra remplacer le journal imprimé, mais même là, ça reste à prouver.

Les cartes, par contre, c'est autre chose. À quoi bon traîner ces encombrantes cartes routières quand vous pouvez préparer votre itinéraire sur Google Maps, puis l’imprimer? Ou mieux encore, l’importer dans votre téléphone? (mais attention au téléphone : la réception est loin d’être toujours bonne, et rien de plus horripilant que d’attendre que la carte se télécharge, alors qu’il suffit de regarder son itinéraire : Ok, encore 15 km jusqu’à l’intersection.

Si j’arrive au bout de cette balade, j’aurai parcouru 5000 km dans 13 États américains, et je n’avais aucune carte avec moi. Mon itinéraire était dans mon ordi, et une copie imprimée, en 12 pages dormait dans une des sacoches. Parfois, une journée, comme celle Trinidad-Springfield, au Colorado (image du haut) se résumait à :

Prendre Hwy 160 Bypass 1,3 km
Tourner à gauche sur la route 160 191,7 km



Dans les cas les plus compliqués —à l’approche des grandes villes, comme Kansas City, ça ressemblait plutôt à :

Reprendre Quiviria Rd vers le Nord (traverser la 95e) 500 m
A dr : La 93e. 1 km
A g. : Switzer St. Environ 1 km. Traverser Maple Hills Park.
Prendre Mastin St. 1,2 km
A dr. : 79e 1,1 km
A g. : Santa Fe Dr. 1,4 km
A dr. : 67e St. 4,5 km (entrée au Missouri)
A g. Brookside Blvd. 1,5 km


Bien sûr, je n'ai pas demandé à Google Maps un itinéraire San Diego-Montréal. J'y suis allé étape par étape, San Diego-Brawlee, Brawlee-Blythe, et ainsi de suite.

Et ce n’est pas juste l’itinéraire. Vous avez tous déjà essayé Google Street View? Dans mon cas, pour trancher, entre deux ou trois parcours alternatifs, lequel est sur une route pavée.

Des limites toutefois, il y en a. Si je veux entrer dans la zone urbaine de Chicago par les secteurs où il y a des voies cyclables, ce n’est pas Google qui va m’y envoyer spontanément, même s'il offre depuis quelques mois une fonction qui permet de faire apparaître ces voies cyclables (photo).

Plus important encore, si je veux m'échapper de l’autoroute dès qu’il y a une route de service, il faut que je vérifie, au grossissement maximal... si elle débouche quelque part! C’est comme ça que j’ai pu quitter l’autoroute 40, vers Albuquerque, 12 km avant ce que suggérais Google. Ou 15 km avant Santa Fe. Mais c'est aussi comme ça que je me suis évité bien des "Frontage Road" qui semblaient prometteuses mais finissaient en cul-de-sac 10 ou 15 km plus loin.

Enfin, quand vous lui demandez un itinéraire,ne vous fiez pas trop à la fonction « vélo » : Google est bien capable de vous suggérer un détour de 80 km (!) pour vous faire éviter l’autoroute, même là où vous avez le droit de la prendre —et lui, il ne se soucie pas qu’il y ait des côtes.

N’empêche que, en général, ça marche. À aucun moment je n’ai regretté de ne pas avoir de cartes. Dans quelques cas critiques, j’ai pu profiter du iPhone (Google Maps y est inclus) et les seules occasions où mon itinéraire n’était pas clair étaient celles où c'était moi qui n’avais pas noté le kilométrage avec suffisamment de détail.

Bref, je ne vois pas trop à quoi serviront encore les cartes imprimées dans quelques années —sauf comme poster.

dimanche 18 juillet 2010

Politics (vélo) USA

Saviez-vous qu'il existe aux États-Unis, depuis 1991, une politique qui impose la création, dans chacun des États américains, d'un coordonnateur cycliste et piétons à temps plein?

Dans ce pays où l'automobile régnait pourtant encore plus en maître qu'aujourd'hui, le Intermodal Surface Transportation Efficiency Act (ou ISTEA – prononcez Iced Tea!) reconnaissait donc la nécessité, en 1991, d'intégrer le vélo aux politiques des ministères du Transport de chacun des 50 États. Entre autres carottes fédérales: tout État pouvait dès lors réclamer des sous pour des aménagements cyclables (pistes, voies partagées, signalisation, stationnements, abris, etc.) à des programmes fédéraux comme le Scenic Byways Program Funds, le National Highway System, le Congestion Mitigation and Air Quality Improvement, etc.

Donc, il existe toujours en théorie, aujourd'hui, dans chacun de ces 50 États, un responsable "vélos et piétons". Au ministère des Transports de l'Arizona, il s'appelle Michael Sanders, et c'est lui que j'ai rencontré le 30 juin, lors de mon passage à Phoenix.

Qu'est-ce que ça fait pour gagner sa vie, un Bicycle/Pedestrian Coordinator au ministère des Transports de l'Arizona?

Je suis impliqué dans la planification à long terme des aménagements routiers, ce qui signifie que je travaille avec les autres divisions responsables de la planification inter-modale (ingénieurs, conception de routes...). Je suis aussi impliqué dans la conception (design): nous avons une série de guides des normes [pour la construction et la rénovation de routes]... Ce sont nos documents de référence. Quand nos ingénieurs routiers, ou nos ingénieurs en circulation, travaillent sur des projets, je suis consulté pour la conception des espaces pour cyclistes et piétons.


Petit rappel (déjà écrit précédemment): selon le classement 2010 de la League of American Cyclists, l'Arizona figure dans le Top 10 des États "bike-friendly" et, pour la troisième année d'affilée, elle surpasse, entre autres, la Californie!

Cela ne tient pas juste aux aménagements cyclables visibles, mais aux politiques. Par exemple, dans ces guides normatifs, il est dit que dans un monde idéal, l'accotement pavé devrait être de 6 pieds (1 m 80). Il y a aussi des normes pour les voies partagées en ville, pour les courbes, etc.

Bien sûr, Sanders est seul sur "l'équipe vélo", et le vélo passe loin derrière l'auto.

La première mission ici, au ministère des Transports, est le déplacement... hum, des personnes. Mais il ne faut pas se le cacher, le premier objectif est l’automobile. Donc, la priorité est d’amener les gens dans des véhicules moteurs, d’une ville à l’autre.


Mais les choses tendent à changer selon Sanders, parce qu'il y a une demande. Et en fait, la philosophie derrière ISTEA se rapproche davantage de la philosophie danoise ou néerlandaise —tout projet routier doit inclure une composante cycliste— que de la philosophie québécoise —construisons une Route Verte pour les cyclistes, à l'écart du réseau routier.

S'il ne fallait s'en tenir qu'à ce qui saute aux yeux, on trouverait des choses amusantes, mais pas nécessairement révélatrices de la volonté d'ensemble. Par exemple, ce petit panneau à l'intention des cyclistes, vu en Arizona et au Nouveau-Mexique à l'entrée des autoroutes:
"Use shoulder only". Chaque fois que je vois cet avertissement, j'ai dans ma tête l'image du cycliste déçu : « ah zut, j'étais en forme aujourd'hui, je pensais prendre la voie de gauche ».

Mais même si on ne s'en tient qu'aux panneaux à l'entrée des autoroutes, on constate des choses étonnantes, de notre point de vue de Québécois. La brève vision du Colorado que j'ai eu, c'était à l'entrée 6 de l'autoroute 25 où, pendant 10 km, les cyclistes n'ont pas d'autres alternatives. Là, les autorités ont mis un très grand panneau —donc, à l'usage des automobilistes, pas des cyclistes— un losange avec le logo d'un vélo accompagné de la phrase "Share the Road". Phrase classique au Québec... mais pas sur une autoroute!

Le Colorado a décroché cette année la première place dans ce classement des États "bike-friendly". Ça vaudrait la peine de revenir explorer de près.

Et qu'en est-il du Kansas, où je suis resté plus longtemps? À côté de l'Arizona et du Nouveau-Mexique, il fait pauvre figure, mais à sa défense... il manque de routes! Dans l'axe ouest-est, il y a en effet peu de routes secondaires pavées, et s'il y a peu de volonté pour en paver davantage, c'est aussi parce que le Kansas offre moins de points d'intérêt pour les touristes, cyclistes ou non. Les routes "de comté" pavées ne deviennent fréquentes qu'à partir du Missouri, 600 km plus près de Montréal.

Missouri, où le "Share the Road" a justement été revu dans un autre contexte: le pont Paseo, un pont à 2 voies de chaque côté qui relie Kansas City à Kansas City Nord, est accessible aux vélos, par l'accotement. Cet été toutefois, l'accotement est en reconstruction, et complètement inaccessible. Au Québec, on aurait tout naturellement fermé le pont aux cyclistes? Pas ici: à l'entrée du pont, encore ce grand panneau avec le logo d'un vélo, en orange cette fois pour être sûr que les automobilistes ne le manqueront pas, et le gros "Share the Road". Chapeau.
Une autre ville à ajouter à ma collection de celles dont les autobus ont des supports à vélo: Kansas City, Missouri. (17 juillet 2010)

jeudi 15 juillet 2010

Côtes et entrecôtes (2e de 2)

Donc, disais-je dans la 1ere partie, pas de cols insurmontables : d’autant moins que les trois-villes-clefs de l'Est du Nouveau-Mexique, Albuquerque, Santa Fe et Taos (lieu de villégiature pour les skieurs, et sympathique refuge d'une foule d'artistes qui n'ont pas élu domicile à Santa Fe), sont toutes trois dans la même vallée: celle du Rio Grande.

À mi-chemin entre Santa Fe et Taos, on se met même à le longer, ce fameux fleuve.
Le long de la route 68, vers le Nord. (8 juillet 2010)

Et pendant que moi, je le remontais, d’autres le descendaient.

C'est assez spectaculaire. Rendu là, ça s'appelle la Gorge du Rio Grande et il y a un centre d'interprétation dans le coin, en plus de sentiers, en plus, semble-t-il, d'une autre route pour l'admirer d'un autre angle.

La tache indistincte, à droite, est un vélo De Vinci, à 3500 km de chez lui.

Bon, faut admettre qu'après ce panorama, la route 68 vers Taos s'achève par une montée ardue, mais si elle est ardue, c'est aussi parce qu’on a 100 km derrière la cravate, depuis Santa Fe. Et le jour suivant, en quittant Taos, ça commence tout de suite, non par cette montagne à gravir...
(c'est là qu'est la centre de ski de Taos) mais tout de même par 30 km de montée. En général, une montée progressive, pas du tout abrupte...
(Route 64, entre Taos et Angel Fire, 9 juillet 2010)

... mais j'ai bien dit "en général"... :-)

Jusqu'à la récompense, et ce sera la dernière, promis, je ne vous embête plus avec ça ensuite :
Voilà, c'est fait (9101 pieds = 2770 mètres). À partir de là, c’est « downhill to Montreal ».

Désolé, pas de paysage mémorable ici, et impossible de voir le mât du stade olympique : on est dans la forêt. Pour le vrai sommet, il y a des sentiers de randonnée, dont un qui vous ramènera le long de la crête, si vous avez deux jours devant vous, jusqu'au centre de ski.

Ce matin-là aussi, il y avait un couple de cyclistes habillés en pros. Ils sont arrivés au sommet quelques minutes après moi. J’ai reconnu un couple salué de la main plus tôt, alors qu’ils prenaient une pause à l’écart de la route. Eux aussi, m’apprennent-ils, sont partis de Taos ce matin, et ils y retournent après s’être pris en photo (si ce marqueur prenait un dollar par photo, le Nouveau-Mexique serait riche!).

Ok, et la descente jusqu'aux Grandes Plaines, donc? Eh bien les amateurs de vitesse seront déçus : seulement quelques kilomètres abrupts, avec des lacets qui obligent d'utiliser les freins, après quoi, on est essentiellement sur le plat jusqu’à Eagle Nest, 25 km plus loin (altitude : 2500 m). Ça trouve même le moyen de remonter après Eagle Nest, sûrement dans le but de nous faire admirer le Eagle Nest Lake:

Et ensuite, ça descend (événement historique : j’ai mis mon casque) jusqu’à Cimarron, 30 autres km plus loin (1900 m). Mais par paliers (traduction : petites côtes, longs plats), et sans moyen d’en profiter : gros vent de face (fin de l'événement historique).

Le ralenti n’est pas une mauvaise chose, parce qu'il donne l’occasion d’admirer le canyon de Cimarron dans lequel on a l’impression de s’enfoncer.
Route 64, vers l'Est, entre Eagle Nest et Cimarron. Lieu de villégiature pour de nombreux campeurs et pêcheurs (9 juillet 2010)

Et pour finir la journée, un dernier coup à donner pour se rendre à Raton où, 70 km plus loin... on est toujours à 2000 mètres d’altitude! Au point où on a droit à un avant-goût du Kansas: long et plat!
Route 64, entre Cimarron et Raton, Nouveau-Mexique (toujours le 9 juillet).

Le lendemain, ultime effort : une dernière montée abrupte (2350 m) pour sortir de Raton et du Nouveau-Mexique. Mais en compensation, le Colorado offre un cadeau de bienvenue : une halte routière qui s’ouvre sur le Fisher's Peak.
Halte au bord de l'autoroute 25, quelques km après l'entrée au Colorado (10 juillet 2010)
Il faut se rappeler que dans ce décor rocailleux, hostile et surélevé, au 19e siècle, ils ont réussi à faire passer le train vers Santa Fe. Des amateurs de westerns reconnaîtront le nom du corridor : la « Raton Pass », lieu privilégié pour les guet-apens tendus par de vilains Indiens et de sombres outlaws.

20 km plus loin, on est à Trinidad, Colorado (1900 mètres), où le Pic Fisher est toujours visible...

Et de là, vers Montréal, on dévale enfin ce qui nous reste d’altitude pour pénétrer les longues plaines du Kansas? Eh ben, pas tout à fait : de Trinidad à Dodge City, au centre du Kansas, on met 450 km pour passer de 1950 m à 800 m. Évidemment, à vélo, ça ne paraît pas du tout et si vous avez un vent de face, c’est aussi dur qu’un vent de face dans la très plane Montérégie.

Mais au moins, depuis le panneau 9100, il y a une partie de mon cerveau qui sourit : le plus dur est derrière. La vie a beau être faite de côtes, il y a des côtes qu'on est satisfait de laisser dans le rétroviseur.

mercredi 14 juillet 2010

Côtes et entrecôtes (1ere de 2)

Franchir les Rocheuses? Faut pas exagérer. Tout d’abord, personne, à part les marcheurs, ne franchit des montagnes comme celle-ci (source: Terragalleria.com) : les seuls véhicules qui se rendent au sommet sont... des téléphériques!

Ensuite, si des portions de mon parcours semblent plus attirantes que d’autres, rien n’interdit à qui que ce soit de partir d’où que ce soit : il y a des aéroports internationaux à Phoenix et Albuquerque, locaux à Holbrook et Santa Fe, entre autres. On peut aussi, cela va sans dire, louer une voiture et mettre les vélos dedans pour se débarrasser des grosses distances : le Grand canyon n’est qu’à quelques centaines de km de Phoenix, et Holbrook n’est qu’à 270 km —et si je viens de mentionner deux fois Holbrook, c’est parce qu’à partir d’un de ses très nombreux hôtels, une boucle de 110 km à vélo vous permettrait de traverser le Parc de la forêt pétrifié et des Falaises peintes, un parcours qui vous marquera jusqu’à la fin de vos jours.

Mais revenons au problème des montagnes à franchir. Il existe aussi ma recette : y mettre un gros effort au début (Phoenix-Payson se fait en une journée et Payson-Heber, une demi-journée), puis des efforts plus mesurés et étalés sur une semaine.

Parce qu’il ne faut jamais perdre de vue qu’une fois « Ma côte » grimpée le 2 juillet, et les 2300-et-quelques-mètres d'altitude atteints, je n’allais plus redescendre sous les 1600 mètres avant une semaine. Ça facilite les choses pour la suite...

Revenons à cet instant. Il était 11h, ce 2 juillet, tandis que je souriais béatement à mon bras gauche photographe. J’avais donc amplement le temps de me rendre jusqu’à Heber (une heure et demi) puis Holbrook (trois heures et demi, lente descente, fort vent de dos). Mais avant, j’avais deux formalités à accomplir.

La première, 5 km plus loin sur cette même route : en mars 2007, j’y avais photographié un magnifique étang encore glacé.

Voici à présent de quoi il avait l’air, le 2 juillet 2010.

La deuxième formalité, quelques virages plus loin : un salut à mon ami le panneau, lui aussi salué bien bas en 2007, qui confirme au fier cycliste qu’un nouveau record a été atteint (7700 pieds = 2330 mètres).

Parce que j’avais soigneusement étudié le relief avant de partir de Montréal: je savais que ce record ne serait pas battu avant Taos, une semaine plus tard... euh, non, attendez, il y a eu un autre panneau le lendemain.

C’est le résultat de l’incursion en territoire navajo : après Holbrook, ça montait plus que ça descendait, mais surtout, ceux qui s'engagent sur la route 264 ont droit à, disons optimistement, un faux plat ascendant. De 30 km. Résultat, ce panneau, juste avant la descente vers Window Rock. Voilà. Contents?

Point d’intérêt géographique suivant, 100 km plus loin : Continental Divide, cette ligne sinueuse qui, du nord au sud, sépare l’Amérique du Nord : si je mets plus de pression sur mon pied gauche, j’envoie plus d’eau vers le Pacifique. Avec le pied droit, vers l’Atlantique. C’est bien ça?

Sortie 47 de l’autoroute 40, Nouveau-Mexique, 4 juillet. (7245 pieds = 2150 mètres). Au moment où il prend cette photo, le cycliste réalise soudain que s’il continue, il va passer pour un de ces individus suspects qui photographient leur char.

Lorsqu’on arrive 180 km plus loin à Albuquerque, métropole du Nouveau-Mexique, on est encore à près de 1650 mètres d’altitude. Le gros de Santa Fe, 112 km plus au nord, est à environ 2000 m et Taos, 115 autres km au nord-est, est à 2100 m.

Au début, pour quitter Albuquerque, c’est facile : d’accord, ce n’est pas le plus beau des canaux, mais c’est une piste cyclable de 12 km allant plein Nord, ce qui est drôlement pratique pour sortir de la ville en évitant tous les feux de circulation.
Pour prendre cette piste, se rendre à l’Université du Nouveau-Mexique et, à partir du Boul. Yale, suivre les indications pour vélos. La piste commence par surplomber de 50 mètres le Boul. University, avant de rejoindre ce canal, « Amafca North Diversion Channel ». La quitter par le Boul Alameda, puis la 4e rue vers le Nord, qui devient la Pan American Central, qui est aussi une portion de la route 66. (7 juillet 2010)

Incidemment, c’est ce matin-là et les deux suivants que j’ai rencontré mes premiers cyclistes habillés en cyclistes. Un peloton a pris la 4e rue, au Nord d’Albuquerque, juste devant moi. Il filait à vive allure vers le Nord, et je présume qu’il se ne rendait pas jusqu’à Santa Fe.

Même scénario le lendemain matin, en quittant Santa Fe: c’est le long d’un parcours impeccablement balisé nous faisant passer pendant 20 km à travers les routes de service (Frontage Road) de l’autoroute, que j’ai rencontré d’autres cyclistes à l’entraînement.

Pour suivre ce parcours balisé, prendre Old Taos Highway (d'où vous aurez d'abord une vue sur Santa Fe: photo du haut), au nord du centre-ville. Cela vous conduira, par une passerelle passant au-dessus de l’autoroute, à Opera Drive (à l'ouest de l'autoroute) qui devient la route 73 (à l’est), qui change de nom quelques fois jusqu’à devenir la Frontage Road 285 (à l’ouest: profitez-en...

... pour aller saluer ce rocher, s'il n'est pas encore tombé) puis la Cities of Gold Road (à l’est). C’est là que s’arrêtent les indications et, un peu plus loin, il faut embarquer sur l’autoroute, devenue à cet endroit un boulevard urbain, pour se rendre jusqu’à Espanola et rejoindre l'un des parcours possibles vers Taos. (8 juillet 2010)

Or, là où moi, je choisissais le parcours le plus économique pour aller du point A au point B, je soupçonne que tous ces cyclistes faisaient un aller-retour, les uns en profitant pour gravir un col plus ardu que le mien, les autres choisissant d’arrêter là où ça commence à faire mal pour revenir à leur voiture. Bref, il y a du choix, et certains panoramas doivent être spectaculaires.

J’ai même eu droit à une guide : Colleen qui, à une intersection mal balisée, m’a repéré en train d’examiner mon itinéraire et m’a accompagné pendant une dizaine de kilomètres, jusqu’à sa propre destination, Espanola, à une quarantaine de kilomètres au nord de Santa Fe.

(suite dans le billet suivant: Blogspot semble trouver que mes billets sont trop longs!)